28 février 2003
                                                           
  Le vtt et la boue
 

 

Le vtt c'est "assis debout, assez de boue !"…Blague à part, la boue est exécrée par certains quand d'autres la souhaitent ou du moins s'en s'accommodent. David Rolandez réalisait la plupart de ses "perfs" dans les ambiances glauques, collantes, glissantes et froides. Chez moi, il y a un certain "Jacques" qui vise flaques et mares jusqu'à y mettre parfois tout le corps…ne manquent plus que les grognements!

Rouler dans la boue ne s'improvise pas. Ce milieu à part fait perdre à certains leurs moyens avant même le départ. Sentant la "galère", ils laissent "filer", pour pouvoir dire ensuite que ce n'est pas leur truc…
Rouler dans la boue requiert donc certaines qualités physiques et techniques spécifiques, mais aussi un "état d'esprit" qui, tel une carapace, nous protège dès les premières gouttes. Claude Céard disait sa hantise de la boue jusqu'à l'année 2000 où, suite à un travail psychologique avec son entraîneur…"Maintenant la boue je l'attends, je la souhaite" lançait-il! Réalité ou méthode Coué? Peu importe au fond, l'important est de ne pas perdre ses moyens quand "ça glisse au pays des merveilles". Voyons cela…

 

Roulez large, souple, anticipez…

Virer large, pas de manœuvres ni de relances brusques, braquets "souples", changés en douceur et encore plus anticipés que sur le sec, savoir descendre de vélo avant un obstacle qui aurait été anodin sur le sec…Dans la boue, il faut tout faire pour préserver une motricité mise à rude épreuve.
F Freiner sèchement et couper un virage boueux vous assure de partir en travers et d'en sortir "à l'arrêt". Comme les relances sont difficiles, coûteuses en énergie, usantes pour le moral…
F Les relances et manœuvres brusques sont sources de dérapages et de travers qui gaspillent votre énergie. Une fois ça va, cent fois, bonjour la fatigue…roulez au maximum en position assise, la danseuse entraînant un allègement donc une perte de motricité de la roue arrière.
F Les braquets souples adoucissent le pilotage en supprimant les à coups et évitent de se retrouver "planté" lors d'un imprévu (tronc glissant, butte à franchir, concurrent en travers devant soi…). Et puis la vélocité ça réchauffe, c'est bien agréable dans les courses froides et humides! L'anticipation et le passage en douceur des vitesses sont d'autant plus importants dans la boue que l'on roule moins vite et que la chaîne "accroche". On est plus facilement arrêté par les obstacles.
F Dans la boue le vélo en général et le dérailleur arrière en particulier sont salis, obstrués. Les galets tournent mal, la chaîne "force", alors n'en rajoutons pas au risque de finir à pied, les maillons dans une main, le vélo dans l'autre…Conseils évidents à lire, mais difficiles à mettre en oeuvre après deux heures de cloaque, quand patience et lucidité nous quittent.
F Concernant les passages "limites", le mieux est de décider avant la course lesquels on franchira à vélo et ceux que l'on passera à pied (voir article sur le repérage avant une course). Mais, la fatigue et la détérioration du terrain s'en mêlant (voire "s'emmêlant"…), ce n'est pas toujours possible. Dans ce cas, il faut, comme en cyclo-cross, savoir descendre de vélo quand on a encore un peu de vitesse, ne pas s'entêter (pour une fois qu'on vous autorise à sauter du train en marche, profitez-en!). C'est toujours ça de gagné en relance et en dépense d'énergie, et ça évite d'assimiler passage à pied et "échec". Conservez les jeux de montée impossible pour les sorties d'entraînement…

Bref: roulez large, en douceur, en souplesse, sans à-coups, comme en voiture quand ça glisse (tant pis pour les minimes et cadets qui ne peuvent pas encore faire la comparaison!).


Roulez malin!

Évitez les importants croisements de chaîne, le matériel est assez agressé comme ça…c'est encore plus important dans la boue sableuse, où tout peut bloquer d'un coup sans prévenir (souvenez-vous du Roc d'Azur 2002…). Préférez le 34X21 au 46X30…
Nettoyez votre vélo à chaque occasion: sur les portions de bitume en tapant l'arrière et l'avant pour faire tomber la boue, dans les descentes en raclant le bord des pneus avec vos chaussures (revoyez les images de "Gégé" Chiotti à Métabief en 2001!), et en passant dans les flaques d'eau au besoin. Mais évitez de nettoyer le vélo avec vos gants, qu'il faut préserver pour une bonne manipulation des commandes.
S'il n'y a qu'une ou deux flaques boueuses, ou un franchissement de ruisseau, dans une course par ailleurs sèche, franchissez les à pied en soulevant le vélo pour ne pas le mouiller. Cela évite de continuer avec une chaîne qui craque et qui pourrait casser. Si la course est "liquide" (pluie), la chaîne est lubrifiée par l'eau qu'elle reçoit. Dans le cloaque de Saint-Flour en 1996, Miguel Martinez plongeait son vélo dans une rivière que l'on longeait à chacun des quatre tours. Il perdait 15 secondes mais repartait avec un vélo qui fonctionnait mieux. . Si la chaîne craque et qu'il y a possibilité de passer dans des flaques d'eau, faites le, cela la lubrifie pour quelques minutes. Sinon, aspergez la avec votre bidon, au niveau de la roue-libre pour en faire profiter tous les pignons
Ce conseil en entraîne un autre: lors d'une course boueuse, changez de bidon à chaque occasion, même si vous n'avez pas tellement soif. En plus ça permet de rouler avec un bidon propre, ce qui n'est pas négligeable pour éviter de tenir son cintre et passer les vitesses avec une main salie et glissante.
Les trajectoires doivent être intelligentes elles aussi: larges, on l'a dit, elles doivent aussi privilégier les passages où l'on trouve un peu d'adhérence. Ça peut être là où d'autres sont déjà passés car ils ont "labouré le chemin" et ça permet au pneu d'aller au fond de la boue. Mais ça peut être une trajectoire "perso" si les passages précédents ont "savonné" le sol ! Dans ce cas, il faut avoir acquis l'expérience qui permet en un clin d'œil de visualiser des zones restées "dures", où ça roule mieux sans pour autant ramasser des feuilles, une branche ou une épine…ça ne s'improvise pas et ça demande de rester lucide malgré la fatigue.
Roulez devant, ou dix mètres derrière votre concurrent, mais pas dans sa roue. Devant lui vous avez une vision dégagée ; dix mètres derrière lui permet de décider, suivant la manière dont il passe, si vous copiez ou pas sa trajectoire, tout en évitant les projections, voire le coureur s'il chute (en 1993 à Métabief, je roulais juste derrière Emile Julia qui s'est "vautré", je suis passé sur son vélo et j'ai coupé mon pneu avant sur 3cm…course finie. À méditer!).
Restez zen. Les occasions de s'énerver ne manquent pas dans la boue: impression de rouler "à deux à l'heure", glissade sur le flanc (on se fait rarement mal), roues qui bourrent et bloquent, vision troublée, descentes "en vrac"…dites-vous "Les autres galèrent autant" et "En course, quand c'est dur c'est dur pour tout le monde". Les champions le savent bien, c'est une des raisons pour lesquelles ils ne lâchent jamais prise. Appliquez la théorie du fou qui se tape sur les doigts avec un marteau "parce que ça fait tellement de bien quand ça s'arrête"…corollaire de cette philosophie: évitez à tout prix les départs "à bloc" dans la boue: ça marque l'organisme, plus encore que sur le sec. Gérez, et ramassez les morts au fil des kilomètres, tout en restant assez près de la tête si possible car dans certains cas, le terrain se défonce au delà du 20ème passage…


"Un pneu de boue? Oui, un petit pneu…"

La boue colle, adhère au vélo, résiste au lavage…bref ! pour passer correctement dans la boue, il faut respecter certaines conditions matérielles:
• Un vélo "simple": les "usines à gaz" ramassent plus de boue qui alourdit le vélo, entrave le passage des vitesses, voire bloque les roues. Sur un parcours 100% gras et collant, un "tout rigide" peut fort bien faire l'affaire. Souvenez-vous de Cyril Bonnand au championnat de France 2001 à Métabief, 3ème sur un "bout de bois "(battu par deux X-Control il est vrai…). Autant un tout suspendu qui ne pompe pas est supérieur dès que ça tape et que ça roule vite, autant un vélo léger et simple reste un bon outil dans le gras. En revanche, si c'est liquide, on roule dans l'eau, pas dans la boue, et, hormis les projections, ça va plutôt bien…c'est quand ça commence à sécher que tout se complique (Métabief 2001!).
• Des pneus fins: essentiel si la boue est grasse, collante. Les pneus fins pénètrent plus facilement dans la couche boueuse pour trouver du grip, surtout si leurs crans sont agressifs, étroits et espacés, et qu'ils sont bien épaulés pour garder les pieds dans les pédales en dévers ou dans les virages prononcés…Utile car on rechausse difficilement en conditions "glauques". Le mieux est d'avoir un pneu avant agressif et directionnel, sur lequel on peut s'appuyer en virage et en dévers. En conditions "liquides", ces conseils perdent de leur pertinence, car le pneu atteint le fond de la couche boueuse et porte alors sur une zone plus dure où il trouve de l'adhérence. Les parcours "liquides" sont parfois presque aussi roulants que les parcours secs…sauf qu'on en prend plein la figure. Il faut donc mettre "la plaque" et la plaque…anti-boue.
• Crevaison, tout se complique: surtout ne pas paniquer et accepter de perdre un peu plus de temps que par temps sec. Arrêtez-vous dans un endroit sans danger pour les autres concurrents (on n'évite pas aussi facilement un coureur arrêté dans la boue que sur le sec), enlevez vos gants avant de commencer pour ne pas les "pourrir" en réparant. Réparez en évitant tout geste brusque (on perd facilement des objets, on a vite fait de mettre de la boue dans le fond de jante en la raclant par terre…). Inspectez l'intérieur du pneu avec la main (on prend souvent des épines dans la boue). Retirez les saletés dans le fond de jante avant de remonter et regonfler le tout…et n'oubliez pas de ramasser vos gants avant de repartir! Il faut remettre une chambre à air propre dans le pneu, alors soit vous l'avez protégée (dans votre poche, dans un emballage plastique que vous n'abandonnez pas dans la nature, merci pour elle…), soit vous la nettoyez avant de la monter.


Dégonflé !

En juillet 2001, Jérôme Chiotti gagne le championnat de France de Métabief avec 1,4 bar dans ses Tubeless Mosquitos de section 1.75…C'est gonflé de dégonfler à ce point! Dans la boue, rouler à faible pression est une des clés de la réussite, encore plus que le crantage des pneus. Ça suppose un bagage technique qui permet de passer vite sans pincer…dites moi que je rêve! Plus sérieusement, la problématique du sous-gonflage rejoint celle du pilotage en souplesse.
La pression de Chiotti n'est pas à conseiller à tout le monde, même à conditions de terrain similaires. D'abord il pèse 59kg tout mouillé, ensuite il a une grande expérience du cyclo-cross, enfin il possède une aussi grande maîtrise du bicross, donc de l'allègement du vélo quand c'est nécessaire. Et puis ce jour là il avait joué le tout pour le tout. Sachez quand même qu'un pilote comme Ludovic Dubau roule avec 1,6 à 1,8 bar, même sur le sec. Ça suppose une technique qui impose le respect. Globalement, les cyclo-crossmen savent rouler dégonflés car ils évoluent souvent dans la boue, je me souviens de Daniel Maquet passant avec des slicks (Michelin Overland) là où l'on galérait avec nos "pneus de tracteurs"…pensez aussi à Cyril Bonnand qui monte des buttes improbables sur le vélo, sans glisser. Une motricité "magique"!
Dégonflez donc, mais entraînez vous à rouler de cette manière, tentez des passages glissants, limites, pour trouver la position sur le vélo, le type de coup de pédale (le plus homogène possible), le braquet optimal…remettez cent fois l'ouvrage sur le métier!


Sortez protégés…

On subit divers types "d'agressions" sur parcours boueux:
• Hypoglycémie et crampes: fréquentes en parcours long, boueux et froid, surtout en début de saison si on l'aborde à court d'entraînement. Mangez dès le début, notamment des barres "très" énergétiques, genre Mars, si la course est vraiment longue. Mais rien ne remplace l'entraînement, qu'on se le dise…
• Problèmes de vision: avec les projections, les yeux se salissent…vive les lunettes. Mais elles se salissent aussi, alors merci la plaque anti-boue, qui réduit bien les projections, et qui mis à part le côté inesthétique que certains lui reprochent, est bien utile dans la "mud". En évitant les projections venant du sol, elle permet de descendre plus vite en sécurité. Sans elle, il faut descendre tête relevée...pas pratique! Précisons que les cadres oversize font un peu office de plaque anti-boue. Cela dit, certaines courses sont vraiment "sans espoir". Citons Paris-Roubaix qui, à cause de la grande vitesse (c'est plat) et des fréquentes sections en groupes, propose une aspersion permanente des coureurs par ceux qui les précèdent. Pour l'éviter, il ne vous reste plus qu'à tout faire en tête…bon courage! Paris-Roubaix, c'est "gueule noire" assurée, car au bout d'un moment on n'y voit plus rien avec les lunettes, il faut les enlever! Une astuce peut consister à s'en faire passer des propres en certains points du parcours (sauf interdiction stipulée par le règlement), ou à les nettoyer avec un bidon. On a besoin d'eau dans les courses mouillées…
• Repousse boue… certains, avant un départ boueux, aspergent leur cadre et dérailleur d'un produit de lustrage ou de gasoil, qui empêche la boue d'adhérer. Ça fonctionne un moment et puis ça part dans la nature…pas glop! En ce qui concerne la chaîne, le mieux est d'utiliser une huile épaisse, qui tient plus longtemps. Dans les courses où alternent flaques et portions sèches (gros problèmes de craquements et risque de casser la chaîne), on peut emporter un mini flacon d'huile.
• Mains glissantes: prenez votre bidon par le haut pour garder vos mains propres car quand les gants sont sales, on passe moins bien les vitesses, on agit moins précisément sur les leviers de freins, les poignées mousses deviennent glissantes…Solution radicale: le Camelbak, qui outre (c'est le cas de le dire!) le fait qu'il préserve les mains, protège le dos des projections. Intéressant sur les longues distances où le refroidissement vous guette en fin de course. Je trouve que c'est en conditions boueuses que le Camelbak est le plus utile. D'autant qu'on descend moins vite dans ces conditions, ce qui limite le désagrément du "Camel" remuant dans le dos. Bien sûr, le Camelbak évite les mains sales, mais ne permet pas d'arroser la chaîne. "C'est vous qui voyez"…


S'entraîner à rester "de boue"…

"Habitué des parcours roulants
le coureur non prévoyant
quand la boue fut venue
s'en trouva fort dépourvu."

Bref, en vers comme en prose, il faut s'entraîner, dans la boue, à:
Prendre des trajectoires larges, relancer et rouler en souplesse (assis), adopter un coup de pédale "rond et équilibré" qui, en répartissant uniformément la force de pédalage, évite les pertes d'adhérence.
Trouver la motricité de la roue arrière , en restant assis le plus souvent, même si un bon technicien peut rouler en danseuse avec une bonne accroche (ça ne s'improvise pas) ; monter des buttes sur le vélo ou aller le plus haut possible dans une montée glissante avant de poser pied à terre, faire des jeux de départ dans du "savon" est très formateur.
Dans les portages, acquérir une pose de pied sûre: foulées courtes et régulières (ne pas s'époumoner!), utilisation de la moindre aspérité ou replat, marche sur le bout du pied, équipé de crampons bien entendu.
Descentes de plus en plus raides sans trop se mettre en arrière ni bloquer la roue avant, idem en dévers…et apprendre au besoin à se mettre à pied ou sauter du vélo à temps (avant d'avoir pris trop de vitesse!).
Virer pieds dans les pédales, voire en continuant de pédaler. Apprenez à piloter "sur l'avant" dans les virages, un peu comme en descente en dévers, et à freiner avant le virage, pas dedans! Acceptez les pertes provisoires d'adhérence, laissez le vélo aller sans à-coup, il finira par retrouver du grip. Une des clés du pilotage dans la boue et de laisser le vélo glisser un peu pour qu'il se place de lui-même dans la bonne trajectoire…dans les chemins en dévers ou à ornières, laissez le vélo aller au fond, ne cherchez pas à "remonter le dévers", vous finiriez en travers et pied à terre.
S'habituer à voir d'un coup d'œil les portions de chemin où il y a de la motricité tout en évitant d'aller rouler dans les branches et les feuilles qui bourrent…testez différents passages à l'entraînement pour apprendre à reconnaître les meilleurs.
Franchir les obstacles en finesse…ou à pied. Évitez surtout de franchir un tronc de biais en forçant avec votre roue arrière pour terminer le franchissement, c'est le meilleur moyen de finir sur le flanc. Dans la boue, gare à tout ce qui est placé de biais, ça vous met par terre en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Il vaut mieux mettre un pied à terre "à titre préventif", que tout le corps, à titre accidentel…
Habituer l'organisme à rouler en atmosphère humide et froide. Sinon vous risquez les crampes et l'hypoglycémie, encore plus que par temps sec. Apprivoisez cette matière qui fait souffler là où ça passe aisément en conditions sèches. La boue c'est un peu comme la course à pied dans la neige ou le sable, on s'époumone. Mais on s'époumone d'autant moins que l'on possède la technique idoine.
Tout cela vous entraînera aussi à ne plus être dépité le jour où vous constatez qu'il a plu et que la course sera "galère". Le bagage technique facilite la solidité psychologique…

 


"À boue d'arguments"…

Vous l'aurez compris: la boue, en plus de qualités physiques et de réglages spécifiques, nécessite un certain état d'esprit, qui suppose l'acceptation de la difficulté et des vicissitudes, un peu de stoïcisme, un zeste de zen et un soupçon d'esprit "sanglier des Ardennes"…
Personnellement, j'ai écrit cet article durant une semaine sans nuage, chose rare chez moi. C'est dire si sur ce coup là j'ai eu le sens du sacrifice…
En guise de conclusion, j'espère que, mis "boue à boue", ces quelques conseils sauront vous être d'une certaine utilité!

Moi, je n'ai plus rien à vous dire, je n'en "pluie" plus, je suis "à boue"…